On me confie rarement des situations sereines. Quand on fait appel à un DSI de transition, c’est que quelque chose ne fonctionne plus. Un projet en dérive, une équipe qui a perdu le fil, une direction générale qui n’a plus confiance dans sa direction informatique, parfois les trois à la fois. Le message est toujours le même : venez vite, comprenez vite, faites quelque chose. 

La vitesse à comprendre la situation, les enjeux, est la première compétence du manager de transition.  

La version officielle est souvent politique. On a besoin d’un oeil extérieur pour aider à redresser une situation ou un DSI qui a trop de travail. Besoin d’une compétence supplémentaire dans une période critique …  

La version officieuse est parfois plus complexe. Un DSI en confit avec les métiers, en perte de confiance du COMEX; une équipe dépassée qui ne sait plus où sont les priorités, qui n’est plus motivée. Des prestataires extérieurs qui ont pris le pouvoir. Et une direction générale qui ne comprend pas comment on a pu en arriver à cette situation.  

J’ai appris à naviguer entre ces 2 versions car la réussite d’une mission de transition passe par une posture adoptée avec l’ensemble des parties :  

Rassurer le DSI afin qu’il participe activement au redressement, même s’il n’en a plus envie. 

Montrer ses compétences techniques à son équipe afin de créer du lien. 

Donner un état de lieux objectif et des axes de remédiation au COMEX sans dénigrer les choix du passé et en parlant impact business, budget, planning et jamais technique 

Comprendre vite demande de parler à beaucoup de monde très tôt, sans attendre d’avoir une vision complète. Les gens qui sont dans l’organisation depuis longtemps savent des choses que personne ne met dans les rapports. Un chef de projet qui a l’air épuisé, une responsable applicatif qui choisit ses mots avec trop de soin, un prestataire qui répond aux questions un peu à côté : ce sont des signaux. Je les note.  

 

Il y a aussi et surtout une lecture des dynamiques humaines. Comment a-t-on pu en arriver à cette situation ?   Qui parle à qui ? Qui se tait en réunion mais envoie des messages après ? Qui défend des périmètres avec une énergie qui dépasse la simple conviction professionnelle ? Ces questions ne figurent dans aucune grille de diagnostic.  Leurs réponses sont pourtant souvent plus éclairantes que n’importe quel tableau de bord. 

La responsabilité qui va avec cette vitesse est considérable. Comprendre vite signifie risquer de se tromper. Une lecture rapide peut surpondérer un signal qui n’était qu’une mauvaise journée, ou passer à côté d’un problème structurel parce qu’il était bien camouflé. J’ai appris à faire deux choses en même temps : agir sur ce que je comprends, et rester disponible à réviser mon interprétation si les faits l’exigent. La certitude trop rapide est un piège autant que la lenteur. Rester en lien étroit avec le mandataire est donc primordial pour s’assurer de la bonne compréhension.  

La transition a une durée. C’est à la fois sa force et sa contrainte. On n’est pas là pour s’installer, pour construire un empire, pour laisser son nom sur une plaque. On est là pour remettre quelque chose en état de marche et pour repartir. Cette temporalité change profondément la façon dont on prend les décisions. On ne peut pas attendre d’avoir toutes les informations. On ne peut pas non plus brusquer une équipe fragilisée au nom de l’urgence. Il faut calibrer en permanence : qu’est-ce qui est urgent, qu’est-ce qui est important, qu’est-ce qui peut attendre le successeur ? 

Ce qui rend ce rôle exigeant, au fond, c’est qu’il demande d’être utile sans chercher à être indispensable. Aider une organisation à retrouver sa capacité à fonctionner sans vous, c’est le contraire de ce que beaucoup de logiques professionnelles encouragent. Dans un monde où la visibilité se construit souvent sur la durée et l’ancrage, un DSI de transition travaille à se rendre “inutile” le plus vite possible. C’est une discipline particulière. Elle convient à certains profils et pas à d’autres. Pour ma part, c’est précisément cette forme d’engagement sans appropriationQue je trouve intéressante.