Paris, dix ans de VivaTech. 180 000 visiteurs venus de 165 pays, plus de 15 000 startups, Jeff Bezos sur la Main Stage, Bernard Arnault dans la salle, Narendra Modi en keynote. Et derrière le décor, une question qui revenait dans presque chaque débat : jusqu’où sommes-nous encore libres de décider ?
Pourquoi cette édition change t-elle quelque chose dans la façon dont je pense mon métier?
La souveraineté a cessé d’être un sujet de colloque.
En 2023, en 2024, la souveraineté numérique était une affaire de juristes et de discours d’ouverture. On hochait la tête, puis on retournait signer chez les mêmes fournisseurs. En juin 2026, le ton a changé : pressé, presque anxiogène. La décision de Washington de restreindre l’accès de ressortissants étrangers aux derniers modèles d’Anthropic a ouvert le salon comme un coup de semonce, quatre jours avant l’inauguration. Le calendrier ne ment jamais tout à fait .
Le ministre allemand du numérique, Karsten Wildberger, a dit tout haut ce que beaucoup gardaient pour eux : « Les règles peuvent changer du jour au lendemain, et la souveraineté, c’est pouvoir agir quand cela arrive. » C’est le quotidien d’un DSI : des architectures entières bâties sur des promesses de continuité qu’une décision réglementaire peut faire tomber en quelques semaines. Il a ajouté, plus sec : « Il est temps de transformer la souveraineté en produit. »
Franck Le Moal, DSI Groupe de LVMH, n’a pas commenté : il a tranché. Son groupe a annoncé à VivaTech une plateforme cloud européenne avec Scaleway, le même jour que MAIF et Ouest-France. Sa formule est sobre, et c’est ce qui la rend crédible : « Maintenir le contrôle de nos données et de nos technologies sur tous nos marchés est à la fois une priorité stratégique et une exigence majeure pour LVMH et ses Maisons. » Un contrat signé, une migration engagée, assumée devant 180 000 personnes .
Le Premier ministre Sébastien Lecornu, lui, a retiré Palantir de la DGSI au profit de la française ChapsVision : « Nous devons utiliser nos propres modèles d’IA ; nous ne pouvons pas accepter de nouvelles dépendances stratégiques dans la sphère numérique. » On peut discuter le tempo, sourire du timing. Mais le message s’entend jusque dans les COMEX : si le renseignement intérieur juge la dépendance inacceptable, l’industriel, l’hôpital, l’opérateur d’infrastructure critique feraient bien de se poser la même question .
Christel Heydemann, PDG d’Orange, avait intitulé sa session « Sovereignty Is the New Business Continuity ». Pour un DSI, c’est limpide : garantir la continuité d’activité, c’est désormais vérifier que mes fournisseurs peuvent m’assurer un accès non conditionné à leurs services. La réponse n’est plus automatiquement oui .
Arthur Mensch
Le CEO de Mistral a posé les mots les plus nets : « L’IA est, et sera de plus en plus, la source définitive de levier et de pouvoir dans le monde. » Et, à VivaTech comme au G7 cette même semaine : « Si le consensus penche vers le partage de la technologie avec des partenaires de confiance, cela ne devrait pas détourner les acteurs européens d’un impératif parallèle : investir dans notre propre chaîne de valeur IA, de l’électricité aux applications. Seule la construction de cette pile complète nous permettra de nous assurer que la valeur créée par cette technologie alimente la croissance européenne à long terme. »
La question qu’il pose est celle de la captation de valeur. Je me la pose à mon échelle : quand je déploie une solution IA, la valeur reste-t-elle chez nous ? Nos données servent-elles à entraîner des modèles qui appartiennent à d’autres ? Il y a deux ans, on m’aurait trouvée un peu suspicieuse de poser ça en réunion. Aujourd’hui ce sont des chefs d’État et des PDG qui la posent à ma place.
Et il n’est plus seul. Yann LeCun a quitté Meta fin 2025 pour fonder AMI Labs à Paris, sur ses « world models » plutôt que sur les LLM, et a bouclé le plus gros tour d’amorçage jamais levé en Europe. Qu’un des pères du deep learning rentre construire en France, sur une architecture à contre-courant de la mode américaine, dit quelque chose : la pile européenne n’est plus un vœu, elle se peuple d’acteurs réels. Mistral pour les modèles, AMI pour le pari scientifique, Scaleway et OVHcloud pour l’infrastructure, ASML en amont du silicium. Reste à savoir si nous saurons les coudre ensemble, ou si chacun jouera sa partition.
L’Europe a lancé 92 initiatives IA depuis le rapport Draghi de 2024. Rassurant et un peu vertigineux : beaucoup de mouvement, et je me méfie du mouvement quand il tient lieu de cap. Les experts du Future Society l’ont dit sans détour : la cohérence manque encore. Quelles couches exigent un contrôle européen pour que la souveraineté soit réelle ? Lesquelles peut-on sourcer ailleurs ? Où sont les vrais points de levier ? Ce sont les questions qu’il ne faut surtout pas confier à d’autres.
Ce que ça change pour nous.
Les sessions « Sovereignty & Infrastructure » réunissaient opérateurs cloud européens et experts sécurité autour des architectures hybrides : la vitesse des grands opérateurs mondiaux, la sécurité juridique de la résidence locale des données. Le genre de discussion qu’on n’a pas assez souvent.
Un chiffre m’a arrêtée : 92 % des dirigeants interrogés déclarent désormais préférer un partenaire technologique de leur nationalité au moment d’adopter un nouvel outil. Il y a deux ans, il aurait fait sourire. Aujourd’hui il décrit ce que je vois dans mes échanges avec des DG et des DAF. L’origine d’un fournisseur, sa juridiction, sa capacité à résister à une injonction extraterritoriale sont entrées dans la grille de sélection. Pour qui évalue un contrat SI, c’est un déplacement profond, pas une mode.
Bezos et Arnault ont porté une vision plus optimiste, et je n’ai pas envie de la balayer ; il faut bien quelqu’un pour rappeler qu’on construit, pas seulement qu’on se protège. Bezos : « Aujourd’hui, nous ne sommes pas limités par notre imagination, mais par ce que nous sommes réellement capables de construire. Si nous pouvons accélérer cette boucle de transformation, toutes les idées deviendront possibles. » Arnault, plus tranchant : « La technologie n’a de sens que lorsqu’elle sert ce qui compte le plus : la désirabilité et l’excellence. L’idée importe moins que l’exécution. »
Mises bout à bout, elles disent ce en quoi je crois depuis trente ans : la technique ne vaut rien par elle-même, elle vaut par ce qu’elle permet de tenir debout.
Pourquoi un DSI devrait prendre VivaTech au sérieux.
On me dit parfois que c’est un salon de startups, d’investisseurs et de communicants. Dix éditions plus tard, c’est devenu l’endroit où les grandes décisions se formalisent en public : LVMH, MAIF et Ouest-France qui choisissent Scaleway ; la DGSI qui remplace Palantir par ChapsVision ; deux ministres, allemand et français, qui relancent un forum bilatéral sur les dépendances technologiques critiques ; le trio Scaleway, VSORA et ZML qui annonce « le premier maillon concret d’une chaîne de valeur souveraine européenne en IA, du silicium à l’exploitation dans le cloud » .
Pour un DSI, on y entend les décisions des autres, les risques qu’ils ont vus avant nous, les bascules qui arrivent. On en repart avec des questions plus nettes. Cette année, les miennes sont simples et inconfortables : quelle part de mon infrastructure est-ce que je ne contrôle plus vraiment ? Lesquels de mes fournisseurs sauteraient à la première décision réglementaire américaine ? Et si je devais les remplacer dans les douze mois, est-ce que je suis prête ?
Je préfère me les poser maintenant. Plutôt que d’attendre que quelqu’un d’autre décide à ma place. Ce n’est pas dans mon tempérament, et ça ne l’a jamais été.



