Je ne lis pas beaucoup de romans qui sentent à ce point le vent. Bamboo Song de LouisFerdinand Despreez en fait partie. On le referme avec l’impression d’avoir voyagé longtemps, dans des pays qui ne nous appartiennent pas, en compagnie d’hommes qui n’ont jamais vraiment trouvé leur place, ni chez eux ni ailleurs. 

Le livre suit Hubert, jeune diplomate français envoyé en mission en Éthiopie au milieu des années 30, puis entraîné plus loin encore, jusqu’en Asie. Il y a des cartes, des dates, des enjeux géopolitiques. Mais au fil des pages, ce qui ressort n’est pas la diplomatie, ni la grande Histoire. Ce sont les déplacements intérieurs. Hubert découvre un monde qui ne fonctionne pas selon les règles apprises dans les beaux quartiers parisiens. Il est à la fois fasciné et décalé, témoin d’un moment où l’Europe projette ses certitudes sur des territoires qu’elle ne comprend pas vraiment. 

La force de Despreez tient dans cette façon de laisser les paysages travailler les personnages. La jungle, les rizières, les villages qu’on traverse sans y être invité : tout agit sur le corps avant de passer dans la pensée. Le titre n’est pas une coquetterie poétique. Le bambou a sa rigidité propre, mais il plie sous le vent, il encaisse, puis il revient. On pourrait lire tout le roman comme une méditation sur cette aptitude à ployer sans rompre. Chez certains personnages, cela ressemble à de la sagesse. Chez d’autres, à une lâcheté polie. 

Ce qui m’a accrochée, ce sont justement ces zones grises. Hubert n’est ni un héros, ni un salaud. Il avance, il hésite, il fait de son mieux à l’intérieur d’un système qui l’a formé et qui le dépasse. Autour de lui, les figures coloniales, les missionnaires, les marchands avancent avec leurs certitudes. Les populations locales voient passer ces hommes pressés, les jugent, les utilisent ou les subissent. Le roman ne distribue pas les bons et les méchants : il pose des scènes, des conversations, des malentendus qui résonnent longtemps. 

Pour une lectrice qui a passé sa vie professionnelle à gérer des systèmes dans des cultures multiples, il y a là quelque chose de familier. On change de pays, de groupe, de contexte. On arrive avec ses méthodes, ses réflexes. On croit comprendre vite. Puis la réalité rappelle que l’on ne fait que traverser, et que les gens en face de nous avaient une histoire avant notre arrivée, et en auront une après notre départ. Bamboo Song montre ce décalage permanent entre ceux qui croient piloter le mouvement et ceux qui, silencieusement, encaissent ce que ces décisions produisent. 

Le roman porte aussi une mélancolie que j’ai trouvée très juste. Les personnages qui se veulent “plénipotentiaires du vent” finissent par être bousculés par des forces plus grandes qu’eux. Ils rêvent de maîtriser les trajectoires, ils se retrouvent emportés par des courants imprévus. Cela vaut pour les diplomates, les militaires, les commerçants, mais aussi pour les vies plus ordinaires. On croit écrire sa propre partition. On découvre peu à peu la part de hasard, de contexte, de contraintes. On peut choisir sa manière de réagir ; rarement le décor autour. 

En lisant Bamboo Song, j’ai souvent pensé aux choix que nous faisons dans nos vies professionnelles. Ceux qui paraissent techniques sur le moment, et qui, à distance, prennent une autre couleur. Un déplacement accepté, un poste pris dans un pays qu’on connaît mal, une fusion qu’on accompagne alors qu’on n’y croit qu’à moitié. Des années plus tard, ce ne sont pas les slides de l’époque qui restent, mais les visages, les lieux, l’impression d’avoir été à sa place ou non. Despreez réussit à faire sentir cette couchelà : ce qu’on garde en soi d’un pays où l’on n’était que de passage. 

Je ne sais pas si ce roman plaira à tout le monde. Il demande de la patience. Il avance par touches, par atmosphères, plus que par rebondissements spectaculaires. Mais pour ceux qui aiment les livres où les paysages sont des personnages, où l’on entend la manière dont le vent se faufile entre les bambous, Bamboo Song est une belle rencontre. On y trouve un regard attentif sur ce que signifie aller ailleurs, et ce que cela coûte, souvent, de ne plus pouvoir être tout à fait la même personne.